
NOUS NOUS SOMMES TANT AIMÉS
La chanteuse doublée d’une virtuose pianistique s’est éteinte des suites d’un cancer ce 25 juillet laissant une discographie aussi pléthorique que riche de bons mots et de mélodies d’un éclectisme rare. Plus de 50 ans de carrière qu’elle aura totalement dédiés à un public qui ne l’a jamais abandonnée.
Son patronyme aura fait l’objet de tous les jeux de mots. Et pourtant, Dieu sait s’il existe, qu’elle le portait bien. Car oui, c’était une belle personne que la Marie-Paule et sa longévité dans ce métier aura probablement été le fruit autant de son talent que de cette immense générosité, sous et hors des projecteurs, de cette sincérité indéfectible, de cette désarmante simplicité. Elle n’aura jamais flirté avec le Top 50 ni alimenté les tabloïds, préférant toujours les vibrations de la scène aux frissons du scandale bien trop superficiels. Durant plus d’un demi-siècle, Marie-Paule Belle et ses dizaines de chansons auront sillonné la France, de Bobino et l’Olympia à des salles de province parfois plus que modestes jusqu’à ce Théâtre de Passy où, il y a encore quelques semaines, elle se produisait. Bien que la folie des grandeurs ne l’aura jamais habitée, elle faisait salle comble. Ce rendez-vous avec son public aura été la source la plus pure, la plus indispensable pour cette artiste qui cassa la baraque en 1976, année de canicule, où elle s’enorgueillissait de chaleurs bien plus intimes mais surtout tellement plus drôles avec son désormais légendaire « La Parisienne ». Elle en avait composé cette musique divinement primesautière sur un texte de l’académicienne Françoise Mallet-Joris, sa compagne dans la vie.
UN CERTAIN MICHEL GRISOLIA
Ce duo offrira au public des dizaines de chansons au spectre plus que large, navigant de la diatribe vacharde sur le show-business aux amitiés durables lorsque l’amour a déserté le rivage (« Quand nous serons amis »), de la fantaisie (« Wolfgang et moi ») à la mélancolie (le magnifique « L’âme à la vague »). Mais il ne faut pourtant pas oublier la présence fréquente d’autres noms qui lui tricotèrent des textes sur mesure. Ainsi Serge Lama et la désopilante et tordante « Mon nez », Isabelle Mayereau et ce « Tu m’chavires » à l’humour ravageur sur la panne sexuelle, Pierre Jolivet et « J’ai la clé », ode d’une drôlerie inouï au libertinage, bien avant Mylène Farmer. Mais le nom qui pourrait surprendre les amateurs de polars reste celui de Michel Grisolia, auteur de romans et de scénarios (« Le choix des armes », « Flic ou voyou ») lauréat du César de la meilleure adaptation pour « L’Etoile du Nord » d’après Simenon. Souvent à quatre mains avec Mallet-Joris, ils vont concocter des paroles qui résonneront dans des dizaines de salles de spectacle.
UNE BELLE DE SCÈNE…
Car Marie-Paule Belle, de sa voix puissante et modulable à l’envi, aura vécu pour la scène avant tout. Peu à peu éloignée des plateaux télé lorsque déferlent les années 80, elle et son inséparable piano vont parcourir les routes de l’Hexagone. Infatigablement, amoureusement. Le public ne s’y trompera pas et sera là, fidèle parmi les fidèles, sa plus belle histoire d’amour, à elle aussi… Lorsque les notes couraient faciles, heureuses au bout de ses doigts, c’est ce public qui était immédiatement conquis. Capable de faire se gondoler de rire une salle entière juste en pianotant une intro, elle faisait déferler des vagues d’émotion avec « Les petits dieux de la maison » ou « La petite écriture grise », dont la nostalgie envahissait les coeurs.

UNE PRÉSENCE
Une présence, oui. Indéniable et sans artifice. Et à plus d’un titre. Sur scène avec son Steiway, où elle électrise la salle, créant cette communion rare et solide avec le public, mais aussi sur la durée. Les tours de chants se sont succédés presque sans relâche durant près de 50 ans et lorsque la pandémie du COVID s’abattra sur la planète, de son appartement, tous les jours, elle proposera à ceux qui la suivent depuis toujours (et bien d’autres qui la découvrent) une chanson de son répertoire. Un rendez-vous pour ne pas rompre ce lien vital. Et lorsque ces histoires de pangolin s’éloignent, elle remonte sur scène. Ainsi en 2025 ce tour de chant intimiste que soulignent les éclairages toujours délicats du fidèle Jacques Rouveyrollis où elle mêle ses oeuvres à celle d’une autre grande dame au piano, Barbara. C’était au Théâtre de Passy et c’était tout simplement beau, joyeux, endiablé. Du Marie-Paule Belle en somme. Un public conquis qu’elle retrouvera pour une séance de dédicace et de discussion car le show ne s’arrête jamais avec le baisser de rideau.
MAIS AUSSI RE-BELLE...
Ne passons pas sous silence le volcan qui parfois pouvait gronder sous cette carapace de sympathie. Jamais très éloignée des maux de ce monde, elle défendra dans un de ses tout derniers albums le droit à la différence (« Celles qui aiment elles ») et les violences faites aux femmes (le déchirant « Assez »).
Il n’y avait que cette foutue Camarde qui pouvait tout rompre. Elle laisse ce qu’on nomme un peu pompeusement une oeuvre, cinquante années d’un bonheur distribué sans compter. Une belle personne, assurément et, pour reprendre une de ses fameuses chansons, on ne doute pas qu’elle ne sera pas enterrée avec « ceux qui sont méchants »…
Franck BORTELLE
Photos : au théâtre de Passy en juin 2025
