
LE TALENT, L’ÉLÉGANCE ET UNE VOIX…
La comédienne aux plus de cent films et aux multiples récompenses et qui accrocha à sa filmographie des noms aussi prestigieux que Pialat, Truffaut, Godard et Tavernier mais aussi tant de jeunes réalisateurs et réalisatrices, est morte ce vendredi des suites d’une pathologie neurodégénératrice. Elle avait 77 ans. Retour sur une actrice d’exception, aussi libre qu’éclectique, qui pouvait tout jouer, qui aura tout joué.
« J’ai déjà quitté un type pour un film, je n’ai jamais quitté un film pour un type ». La plus belle déclaration d’amour jamais faite au cinéma signée François Truffaut dont pourtant toute la filmographie regorge, de « L’amour en fuite » aux « 400 coups ».
C’était dans « La Nuit américaine » et celle qui, presque comme elle aurait dit « Passe-moi le sel », immortalisa ces mots jouait la scripte, le film racontant les vicissitudes d’un tournage. La scripte, ce rôle si souvent dévolue aux femmes, peut-être parce qu’elles seules peuvent aussi parfaitement faire tant de choses à la fois…
TOUTE PETITE FACE À ROMY…
Les femmes, Nathalie Baye les aura toutes incarnées.
La jeune pute dans « La balance » qui lui vaudra son premier César de la meilleure actrice et qu’elle recevra en disant que face à Romy Schneider, également nommée à titre posthume pour « La Passante du Sans-Souci », elle se sentait « encore toute petite ».
L’actrice déchirée par un divorce et la garde de son fils dans le tout premier long-métrage de Nicole Garcia, « Un week-end sur deux ». Un rôle puissant, viscéral qui révèlera une nouvelle facette de son talent : celui de porter une tragédie du quotidien.
La villageoise du XVIè siècle dans le sud de la France qui se bat pour reconnaître son homme revenu de la guerre et que tout le monde prend pour un imposteur dans « Le Retour de Martin Guerre » de Daniel Vigne. Le film d’époque lui va à merveille…
La candidate à la mairie de sa ville prête à toutes les compromissions et démarchages chargés de discours démagogiques dans « La Fleur du mal » un des grands opus de Claude Chabrol. Un rôle dont on devine aisément tout le plaisir qu’elle aura pris à le jouer…
La fashion victime sur le retour d’âge totalement déjantée par le champagne et la coke dans l’irrésistible « Absolument fabuleux » de Gabriel Aghion. Face à Balasko, elle dynamite totalement son image même si, soyons francs, elle ne semblait pas franchement s’en être dessinée une… Etre une actrice libre, toujours…
DES RÉCOMPENSES À LA PELLE
La commissaire ancienne alcoolique qui prend sous son aile « Le petit lieutenant » frais émoulu de l’école de police dans le film éponyme de Xavier Beauvois et qui lui vaudra un nouveau César de la meilleure actrice, sans oublier les deux du second rôle deux années de suite (1981 pour « Sauve qui peut la vie » de Godard et 1982 pour « Une étrange affaire » de Granier-Deferre). L’international la récompense également en Belgique, aux Etats-Unis et à Venise.
Des récompenses qui n’ont pourtant jamais affectée sa profonde nature, celle d’une artiste qui avait réussi à se faire discrète, ce qui en partageant la vie du plus médiatisé des chanteurs, relève de la gageure (elle ira d’ailleurs se réfugier dans sa thébaïde de la Creuse loin des tumultes du show-biz au point qu’on ne parlera plus de ce département désertifié que comme « là où vit Nathalie Baye »). Une artiste complète qui multiplia les rôles et les cinéastes. La liste a de quoi donner le vertige : Godard, Blier, Truffaut, Spielberg, Marshall, Tavernier, Labro, Goretta, Dolan, Pialat…
Mais évoquer Nathalie Baye, c’est aussi ne pas oublier cette voix. Une voix reconnaissable entre mille. Une voix à la fois sensuelle et grave et dont la douceur ne rendait que plus explosives les colères. Elle l’aura d’ailleurs prêtée pour la chanson à deux reprises, pour Goldman et Berger, les deux qui inscriront définitivement au Panthéon de la musique son homme de l’époque, Johnny Hallyday, bien sûr. Elle introduit « Quelque chose de Tennessee » et la chanson des restos du Coeur.
UNE BATTANTE
Le cinéma retiendra l’image d’une femme capable de tout jouer, de tout oser, de changer de registres d’un film à l’autre mais aussi une formidable énergie dans chacun de ses rôles. Des battantes majoritairement. Rien de surprenant qu’elle ait inscrit dans sa filmographie deux Truffaut, deux Marschall, un Garcia, un Chabrol, un Blier, cinéastes ayant porté au pinacle le sexe dit faible en lui offrant si souvent le beau rôle.
Ne retenir que ces grands noms de la mise en scène serait réducteur au regard de la filmographie que nous laisse Nathalie Baye aujourd’hui, car elle multipliera les premiers films, travaillera avec de jeunes réalisateurs, endossera des rôles casse-gueule d’une audace incroyable (« Si tu m’aime prends garde à toi » de Jeanne Labrune, « Une liaison pornographique » de Frédéric Fonteyne).
Car oui, derrière ce sourire discret et ce visage gracieux, derrière cette voix faite pour raconter des histoires se cachait aussi une battante, la force tranquille d’une guerrière, pourrions nous même dire.
Seul le combat contre la maladie semblait pouvoir la terrasser…
Texte et photo : Franck BORTELLE
Photo : Nathalie Baye lors des obsèques de Claude Chabrol en 2010.
