
LE CLASSICISME AU SOMMET
Le tournage d’une nouvelle adaptation des « Misérables », l’oeuvre colossale de Victor Hugo (1862), a démarré en France sous la direction de Fred Cavayé (« Le Jeu », « A bout portant », « Pour elle »). L’occasion de revenir sur ce que le cinéma français a fait à quatre reprises de ce roman majeur mondialement connu et traduit. Le premier volet portera sur la version de Jean-Paul Le Chanois de 1958. Un film qui s’inscrit dans la pure tradition de ce qu’on a appelé « la qualité française » ou « l’académisme du cinéma français des années 50 » mais qui n’est toutefois pas exempt de nombreuses qualités, bien au contraire.
Avec près de 40 adaptations au cinéma, « Les Misérables », le monumental roman de Victor Hugo, sans détenir de record ni pour l’oeuvre ni pour son auteur, fait cependant figure de grand inspirateur des scénaristes et cinéastes. Hugo se classe parmi les dix auteurs les plus adaptés à l’écran, William Shakespeare tenant, au théâtre comme au cinéma, la première place de ce palmarès dans lequel figurent également Agatha Christie, Alexandre Dumas, Stephen King ou encore Alberto Moravia.
Si l’on se place du point de vue des romans, « Les Misérables » fait également partie des oeuvres qui ont le plus inspiré les artistes de cinéma au même titre que « Roméo et Juliette » et « Hamlet », avec toutefois un plus grand éloignement pour le premier dont les adaptations libres (« West Side Story ») sont plus nombreuses que chez Hugo. Le chef de file du romantisme, avec ce roman colossal écrit à 60 ans, en impose encore et rares sont les cinéastes qui se sont écartés de cette histoire pour en livrer une version très personnelle et/ou ultra moderne. Claude Lelouch est probablement le seul à s’y être aventuré, avec un film assez contestable, là où Tchekhov, Zola, Maupassant ou encore Dostoëivski ont motivé des adaptations très libres (« La Mouette » devenue un film sur le cinéma avec « La petite Lili » de Claude Miller, « La curée » chez Roger Vadim qui se déroule dans les années 70 avec des Caravelle striant le ciel, « Boule de Suif » en version western chez John Ford avec « La chevauchée fantastique » et « Crime et châtiment » version XXème siècle chez Georges Lampin où Razkolnikov devient… Georges Brunel).
UN FILM DANS SON ÉPOQUE
Rien d’étonnant par conséquent que cette déférence envers celui que Brassens surnommait « Le père Hugo » ait motivé un cinéaste tel que Jean-Paul Le Chanois qui en a réalisé une version que d’aucuns trouvent archi académique et représentative de cette « qualité française » selon l’expression souvent chargée d’une certaine condescendance. Là où Raymond Bernard, en pleine décennie du réalisme poétique des années 30, proposait une version (dont nous reparlerons ultérieurement) totalement en phase avec l’époque des films de Carné, Renoir et autres Duvivier, Jean-Paul Le Chanois inscrit son adaptation dans cette décade que les jeunes loups de la Nouvelle Vague fustigeront dès 1954 sous la plume de François Truffaut dans « Les Cahiers du cinéma ».
Jean-Paul Le Chanois, de son vrai nom Jean-Paul Dreyfus, fut de ceux qui intégrèrent la Continental Films, cette société de production allemande créée dans Paris occupée en 1940 et dirigée par Alfred Greven sous les ordres de Joseph Göbbels, ministre de la propagande d’Hitler. Pour ce faire, il changea bien sûr de nom pour emprunter celui de son épouse. Cet acte de résistance, conjugué à son idéal politique fortement porté à gauche, crédibilise évidemment la présence de cette adaptation des « Misérables » dans sa filmographie.
STENDHAL, ZOLA, MAUPASSANT, DOSTOÏEVSKI
Les années 50. Le cinéma, qui a tourné au ralenti pendant la guerre, redevient le divertissement phare des Français qui ont besoin de rêve, de choses positives, de belles images, de beaux costumes. En un mot : de belles histoires. Quoi de mieux que d’aller chercher dans la littérature matière à faire de beaux films ? C’est ainsi que de nombreux romans du XIXème siècle vont fleurir sur les écrans : « Le rouge et le noir » et « L’auberge rouge » (Autant-Lara), « L’assommoir » (qui devient « Gervaise » chez René Clément), « Notre-Dame de Paris » (Delannoy), « Crime et châtiment », « Les nuits blanches » (Georges Lampin et Luchino Visconti), « Pot Bouille » (Julien Duvivier). Sans oublier, pour les auteurs du siècle suivant, les nombreuses adaptations de Georges Simenon.
De beaux costumes, de chatoyants décors, une distribution cinq étoiles, une musique bien léchée, une image hyper soignée et des cadrages classiques. Un travail propre, indéniablement. Trop propre, diront les contempteurs. Et pourtant…
FIDÈLE À TOUT PRIX
Si l’on écoute le cinéaste dans les compléments de programme du double DVD qui présente le film dans une version restaurée vraiment magnifique, il a opté pour ce qui semble le mot d’ordre de toute sa vie artistique et politique : la fidélité. Chaque personnage du film fait l’objet d’un travail d’écriture extrêmement soigné notamment grâce aux dialogues co-signés René Barjavel, l’auteur de « Ravage » et « La nuit des temps » bien connu des cinéphiles grâce à ses collaborations avec Duvivier (dont les deux « Don Camillo » qu’a réalisés le cinéaste), Visconti (« Le Guépard »), Cayatte (« Les chemins de Katmandou »), Verneuil (« Le mouton à cinq pattes ») et… Jean-Paul le Chanois pour « Le cas du Docteur Laurent » déjà avec Gabin.
Valjean, Javert, Fantine, Cosette, Marius, Gavroche et les épouvantables Thénardier, dont le nom est entré dans le langage courant pour désigner des êtres habités de méchanceté et de cupidité, vont donc occuper ces trois heures de spectacle non-stop. Les grandes pages du roman, de l’arrestation de Jean Valjean à la quête d’eau de la petite Cosette, de la mort de Gavroche sur les barricades au marchandage ignoble des Thénardier pour lâcher la gamine, sont donc bien présentes et constituent tout comme chez Hugo, des scènes mémorables. Un peu comme dans les plus fidèles adaptations de « Anna Karenine » de Tolstoï, les points de passage obligés (l’arrivée en gare d’Anna, sa rencontre avec Vronski, le mariage de Kitty et Levine, la déchéance puis la mort d’Anna) n’ont pas été éludés et la construction finalement très cinématographique des romans va alimenter et, dans une certaine mesure, faciliter le travail des scénaristes.
CETTE PETITE PHRASE…
Ainsi que l’explique Delphine Gleizes dans les bonus, Le Chanois, communiste avéré, ne va toutefois pas se contenter de reprendre les thèmes du romancier dans son film mais va y ajouter sa petite touche. Ainsi cette petite phrase « A chacun ses besoins » qui peut sembler anodine mais se charge de sens dans la bouche du révolutionnaire Marius (Gianni Esposito, très bon) juste après l’évocation de son dessein de « détruire la misère », phrase hugonienne à plus d’un titre, et qui n’est autre que la devise du Parti communiste.
Le choix des comédiens, qui constitue indéniablement le très grand atout de cette fresque, emprunte le même sillon revendicateur du cinéaste. Et même si Bourvil, aussi génial qu’inattendu dans le rôle de Thénardier, surprend, il n’en reste pas moins un comédien immensément populaire dans une composition qui l’est tout autant. L’immense Sylvia Montfort, la plus célèbre Chimène de l’histoire du théâtre français aux côtés de Gérard Philipe, est une sublime Éponine Thénardier mais fut également, comme son metteur en scène, une résistante émérite. Bernard Blier, devenu très populaire dès « Hôtel du Nord » de Carné, est un impeccable Javert, aussi droit que roublard, vindicatif jusqu’à la folie suicidaire.
Mais c’est bien sûr la stature de Jean Gabin qui en impose le plus. Le comédien qui fut un des émissaires du Front Populaire à travers ses rôles dans les années 30 (« La belle équipe », « Pépé le Miko ») et qui aurait été un magnifique Hugo dans un biopic consacré au romancier, parvient, malgré l’ampleur du rôle, à ne jamais tirer à soi la couverture et à faire parler les silences autant que les mots. Son interprétation chez Le Chanois (avec lequel il tourna « Le cas du docteur Laurent » et qu’il retrouvera dans « Le jardinier d’Argenteuil » et « Monsieur ») force l’admiration, loin des rôles dans lesquels il finira par se fossiliser dans les années 60/70.
Même si la version initiale de plus de 5 heures a été réduite presque de moitié, celle que propose René Chateau dans ce double DVD assorti de jolis compléments n’en demeure pas moins plus qu’honorable car elle mène là où toute adaptation cinématographique d’une oeuvre littéraire devrait mener : l’irrépressible envie de (re)prendre en mains le livre…
Franck BORTELLE
« Les Misérables » de Jean-Paul Le Chanois, 1958. Durée : 3h00 Avec Jean Gabin, Danièle Delorme, Bourvil, Bernard Blier, Sylvia Montfort, Serge Reggiani. Scénario : Jean-Paul Le Chanois et René Barjavel.
Bonus DVD : interview de Jean-Paul Le Chanois et Bernard Blier au moment du tournage et analyse du film par Arnaud Laster, président de la société des amis de Victor Hugo et Delphine Gleizes.
