
LES RISQUES DU MÉTIER
Une coproduction franco-balkanique particulièrement séduisante qui soulève des quantités de questions sur un fond historique omniprésent. La science au coeur du sujet ne phagocyte pourtant pas pour autant une très belle histoire d’amitié qui offre de grands moments de pure émotion. Une réussite qui mériterait de connaître une seconde vie après un échec injuste dans les salles de cinéma.
La science constitue à la fois tous les espoirs et les pires dangers, disait Jean Rostand. Quand un réacteur nucléaire pète et irradie les scientifiques qui se trouvent en son coeur, où est l’espoir ? C’est ce que propose ce film magnifique produit par trois pays de l’ex-Yougoslavie (Slovénie, Macédoine, Serbie). Nous sommes en pleine guerre froide, le Maréchal Tito règne sur ce pays qu’il a unifié de ses mains. Dans la course à l’armement, le plus important pays des Balkans entend tenir sa place mais tout va dérailler. Un exercice poussé trop loin et c’est la cata. Cinq victimes sont envoyées en France à l’Institut Pierre et Marie Curie pour une tentative de guérison.
UN RYTHME SOUTENU
Avec une construction volontairement binaire qui permet des flashbacks itératifs de l’accident imminent en alternance avec les séquences dans un présent de narration forcément historique à nos yeux, le cinéaste va insuffler un rythme soutenu à son film et procéder à toute une série d’enchâssements. Science et conscience, boulot et amitié, espoir et désillusion vont ainsi faire la part belle à ce long-métrage venu d’une contrée qui, bien qu’à seulement quelques heures d’avion de la France, fait moins parler d’elle en matière de cinéma (surtout depuis que Kusturica ne fait plus rien) que de géopolitique.
L’élégance de la mise en scène, qui ne résiste pas à évoquer cette rigueur froide soviétique notamment avec des plans de décors où règne une parfaite symétrie, conjugue aussi le verbe aimer avec ce mélange de pudeur et de folie si typiquement slave. Ainsi cette séquence improvisée de danse lorsque résonne un chant balkanique sur la radio et à laquelle se livrent les irradiés, visages émaciés plus morts que vivants, se révèle aussi bouleversante que puissamment signifiante quant à la place qu’occupe le mental dans toute procédure de guérison.
DES COMÉDIENS EXCELLENTS
Le dilemme au coeur du propos (tenter sur des hommes ce qui n’a pas marché sur des souris), phénomène on ne peut plus binaire, va insuffler cette dose d’espoir propre à toute entreprise à haut risque, surtout lorsque celle-ci repose sur des faits tenus ultra-secrets. Sans manichéisme et avec une part belle d’humanisme, le cinéaste, qui par ailleurs dirige magnifiquement ses comédiens (Alexis Manenti en tête, vu dans « Les Misérables »), nous livre un film fort, aux images parfois choquantes voire insoutenables, mais n’est-ce pas là aussi le prix de l’avancée scientifique ?
Franck BORTELLE
L’Affaire Vinča Curie, de Dragan Bjelogrlic (2024), 1h40
Avec Alexis Manenti, Rdivoye Bukvic, Jérémie Laheurte, Jovan Jovanovic, Alise Radkovic, Lionel Abelnanski, Anne Serra.
En DVD et sur les plateformes de téléchargement
