LE CINÉMA DANS TOUS SES ÉCLATS

Celui qu’on nomme le Pape de la Movida livrait l’an dernier à 75 ans un de ses plus beaux opus, comme un film somme de tout son cinéma, convoquant ses crédos fétiches tout en s’offrant une salvatrice traversée de l’Atlantique puisque ce 23ème long-métrage est aussi son premier tourné en langue anglaise. Une réussite majeure où la Camarde rode plus que d’habitude mais avec la vie comme point d’orgue. Et pour les cinéphiles, un véritable jeu de pistes de références au 7ème art.

Jamais évoqué dans les revues de presse, le titre est pourtant à lui seul un premier indice vers le jeu de piste cinéphilique que propose Almodovar avec ce nouvel opus. « La chambre d’à côté », contraction de « La chambre verte » (qui ne parle que de la mort) et « La Femme d’à côté » (une histoire d’amour à mort), deux oeuvres de celui qui aimait les femmes, François Truffaut. Le cinéaste avait d’ailleurs déjà utilisé ce procédé avec « Tout sur ma mère », référence directe à « All about Eve » de Mankiewicz.

D’UNE INGRID À L’AUTRE

Si le personnage qu’interprète aussi magistralement Julianne Moore s’appelle Ingrid, ce n’est probablement pas le simple fruit du hasard, les deux femmes allant voir au cinéma « Le voyage en Italie » de Rossellini dans lequel joue l’épouse du cinéaste, Ingrid Bergman, elle-même à l’affiche du célèbre « Pour qui sonne le glas » de Sam Wood d’après le roman d’Ernest Hemingway auquel Almodovar fera allusion puisqu’il est aussi beaucoup question de littérature et d’écriture dans son film. Martha, sur le point de mourir d’un cancer, est reporter de guerre et son amie Ingrid romancière. Leur amitié va se consolider, lorsqu’elles vont s’enfermer dans une superbe maison, sur la base aussi de leur passion pour les arts.

Si ces multiples références artistiques ne sont pas au coeur du sujet, elles sont, comme souvent chez le cinéaste espagnol, un point essentiel dans l’élaboration de ses personnages et justifient pleinement les partis pris esthétiques qui ont depuis quatre décennies, forgé la « Almodovar’s touch » comme jadis celle de Lubitsch bien connue. Ainsi qu’il l’explique d’ailleurs dans les compléments de programme, le choix des couleurs domine. Et si le rouge, sa couleur préférée dont il nimbe nombre de ses films jusqu’aux affiches parfois (« Tout sur ma mère » notamment), reste plus absent cette fois-ci, il en colore l’élément clé du décor, la porte de la chambre du titre, point de focalisation d’Ingrid selon un code convenu avec son amie : si la porte est fermée au petit matin, cela signifiera qu’elle a avalé la pilule du grand départ…

Cette mise en scène de son propre trépas du personnage de Martha (sublime Tilda Swinton) constitue l’élément fort du film et vers lequel tout converge. Le cinéaste ne va pourtant pas plomber son propos ni assommer le spectateur de ce que la mort peut faire naître d’angoisses existentielles comme le fait, magistralement d’ailleurs, Nanni Moretti avec « La chambre du fils » (encore une chambre…). Comme un pied-de-nez à la Camarde, presque un « trompe la mort » cher à Brassens, le pape de la Movida, va constamment se tourner vers la vie. La vie et l’espoir. La plus petite particule d’espoir se transforme en une explosion de vie, une rage de saisir l’instant et d’en déguster toute la substance.

UN FILM ESPAGNOL EN ANGLAIS

Dès les premiers instants, le cinéaste nous capte, nous prend par la main avec cette séquence d’ouverture où Ingrid dédicace son nouveau roman. Jusqu’à la toute dernière image, il nous embarque dans les dédales de son imagination toujours aussi fertile, nous faisant comme toujours, avaler des couleuvres scénaristiques qui feraient sourire de condescendance si elles émanaient d’un autre. Mais dans sa folie créatrice, Almodovar n’oublie jamais le citoyen qu’il est, l’homme « aware » du monde dans lequel il vit et, nous reposant les pieds sur terre pour mieux renvoyer la tête dans les nuages l’instant suivant, il n’a de cesse de nous ballotter entre deux. Deux femmes qui s’aiment et se déchirent, deux mondes qui se télescopent, deux chambres, deux états (vie et mort) mais aussi deux continents, le cinéaste n’ayant, malgré la langue anglaise et ces deux stars hollywoodiennes, jamais oublié son Espagne natale. Son film, qui réserve des moments d’émotion brute et pure et qui a reçu le Lion d’Or lors de la Mostra de Venise en 2024, reste en effet bel et bien un film de sa péninsule ibérique et jamais un produit de la presqu’ile californienne…

Franck BORTELLE

« La chambre d’à côté », de Pedro Almodovar avec Julianne Moore, Tilda Swinton, John Turturro (2024) en DVD, Blue Ray et sur les plateformes de téléchargement. Avec en complément de programme l’interview publique du cinéaste et des deux comédiennes.

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